Jour : Lundi.
Heure : 18h30.
Bande originale : K's Choice - Not an addict, couvert par un violon.
Trajet : de Saint-Germain en Laye à Dupleix.

Préambule : La semaine dernière, c'est à une scène pleine de dégoulinants bons sentiments à laquelle nous avons assisté. Mais, comme l'ont fait remarquer plusieurs personnes, ce sont plus souvent de déprimants hommages à la décadence de notre société que de vibrantes diatribes à la gloire de la tolérance que nous croisons quotidiennement. Et parmi ces choses qui ne devraient pourtant pas avoir leur place, se trouve la mendicité. Ne ne vous méprenez pas. Je ne cherche pas ici à vous servir un discours maintes fois rabâché, mais juste une fois de plus à vous narrer une anecdote.

Nous sommes donc dans le RER, mais dans le sens du retour vers Paris ou le sud-est parisien. Les sièges sont loin d'être tous occupés, à cette heure de la soirée, le gros des travailleurs est déjà rentré dans son home sweet home, et commence à écluser des Kro en regardant le football à la télévision, ou à boire du chardonnay en regardant Arté, selon ses orientations politiques. Je suis, pour ma part, fourbu, après une journée passée à faire semblant de suivre en réunion, jouant au Yathzee tout en simulant la prise de note sur le palm. Enfin, bref, revenons à nos moutons. Les portes s'ouvrent d'un bout à l'autre de la rame, sur le quai de la gare de Rueil.

A l'avant du train, François, 43 ans, sans domicile fixe depuis 6 mois, vend des exemplaires d'un journal pour sustenter lui et sa fille de 7 mois, abandonné par le système, il exprime le fait que c'est quand même mieux de vendre un journal que de faire la manche, puisque là il nous donne quelque chose en échange de notre argent. Mais il accepte aussi les dons et les tickets-repas. Son discours semble bien rodé, je le croise depuis plusieurs années sur diverses lignes, c'est notre champion de cette soirée. Environ un mètre quatre-vingt cinq pour 90 kilos, il présente bien dans un polo vert arborant le sigle Lacoste, et un jean Levis.

A l'arrière, le challenger. Son nom nous est inconnu, puisqu'il ne se présente pas. Il ne prends d'ailleurs même pas la peine de regarder les gens lorsqu'il entre dans le wagon, dédaignant ceux qui se sont mis au centre de l'espace pour “descendre à la prochaine”, les repoussant limite dans les cordes pour installer son ampli 45 Watt Marshall, relié à un violon hors-d'age et à un radio-cassette. Il annonce “En avant la moussique”. Jeune, environ un mètre soixante dix pour soixante-cinq kilos, il porte un jogging nike usé, et le sweater associé, probablement blanc lors de son achat.

[Soudain, c'est le drame.]

Le challenger commence à jouer AVANT que François n'aie fini son speech. Outré, celui-ci stoppe son discours alors qu'il se préparait à accepter les tickets repas. Il porte son regard loin vers le fond de la rame, là d'où vient l'entêtante musique, une douteuse reprise d'un tube des années 30, le “Temps du muguet”. François plisse les yeux, et enfourne dans sa besace les journaux qu'il tient en main. A l'autre bout, le jeune violoniste détourne un instant ses yeux du sol, pour river ses yeux dans les yeux de François. Ils plissent, l'un comme l'autre, les écoutilles. La phase d'observation commence. Le violoniste pourrait à cet instant nous jouer la bande originale d'”Il était une fois dans l'Ouest”. Le temps semble suspendre son vol, dans la rame, comme si les spectateurs de la scène, tel ceux d'un film, savait exactement comment les standards du cinéma allait donner forme à cette scène. François fait un pas vers le violoniste, qui suspend le temps d'un instant son archet. Un autre pas, écartant au passage, un voyageur bedonnant innocent, qui vacille et va s'installer sur les genoux cagneux d'une octogénaire. La musique s'arrête, K's Choice résonne de nouveau dans mes oreilles, au moment où François passe devant mon siège. Je devrais tenter de l'arrêter, ayant également deviné jusqu'où cela allait nous mener, vers l'inévitable violence. L'artiste range son violon, tandis que les pas de François de plus en plus rapides l'amènent bientôt à proximité. De plus en plus énervé, le vendeur de journaux semble animé par la rage froide des gens dans leur droit. Il s'approche du violoniste, et lui assène, sans autres explications qu'une insulte à caractère xénophobe, son poing dans la figure. L'arcade sourcilière de notre challenger explose sous l'impact, éclaboussant les frusques de François, qui s'énerve encore plus, si cela est possible, et commence à littéralement rouer de coup le violoniste maintenant mal en point. Dans la rame, c'est la stupeur et la passivité qui règnent en maitres absolus. Plusieurs longues secondes se passent avant que des voyageurs proches s'agglutinent autour des combattants, pour les séparer. Les tentatives de coups continuent, malgré le mètre qui sépare désormais les adversaires. La scène semble durer une éternité. Depuis l'autre bout de la rame, j'assiste, incrédule, à la scène. Une femme à côté de moi a pris les devant, et cherche à téléphoner à la police avec son téléphone portable “LG Prada”.

Arrivé à Nanterre, une ou deux minutes plus tard, les équipes de sécurité de la RATP attendent nos deux protagonistes sur le quai, et entrainent sans ménagement les deux hommes vers leur destin. Ceux-là auront au moins une nuit au chaud, dans un poste de police. Triste moralité.

Merci, et à la prochaine fois, où nous découvrirons que les grèves ont parfois de bons côtés.

Humeur: Calme

1 commentaire à cet article.

Panda~JosianeN | 24/10/2007

C'est triste... et pourtant c'est le pain quotidien des habitants des villes... Et cela me rappelle ô combien ma vie de bourge à la campagne est précieuse pour ne pas m'effondrer émotionnellement face à cette violence... Face-sad