Chronique d'un RER ordinaire - Partie 5

12 décembre 2007 15:13
 
 

Jour : Mercredi.
Heure : 09h50.
Bande originale : Pixies, "Where is my mind".
Trajet : de Charles de Gaulle-Etoile à Saint-Germain en Laye.


Préambule : Cela commence à faire quelques temps que je n'avais pas pris la peine de remuer mes doigts boudinés au-dessus de mon clavier pour vous abreuver à la source de mon inspiration métropolitaine. La faute aux grèves, qui ont brisé mon élan, en m'empêchant de me fournir en anecdotes, d'une part, et d'autre part à moi-même, je dois l'avouer un poil flemmard de l'azerty. Mais aujourd'hui, je reprends ces chroniques, et promis, je ne vous abandonnerai que si la vindicte populaire ou nos dévoués propagandistes me foutent dehors. Et c'est par l'événement sportif de cette fin d'année que je voudrais recommencer mon périple, le match de ce trimestre ! En effet, ce matin, j'ai assisté à un geste fabuleux, digne de l'épopée des footballeurs de 1998, un moment intense d'émotions partagées, entre la foule et les acteurs de ce métaphorique drame.

[Ici les studios, à vous le stade !]


Les joueurs sont sur les starting blocks, les orteils calés contre les bosses du quai, celles qui indiquent l'extrême limite à ne pas dépasser, la limite après laquelle la morsure les disqualifiera à coup sûr. La répartition sur les quais est stratégique, certains un peu plus en retrait, tout de même, d'autre analysant les dépôts de poussière pour se placer au mieux vis-à-vis de l'emplacement futur des portes. Je suis, en ce qui me concerne, derrière, en retrait, observant la collègue de boulot que j'ai saluée en arrivant. Elle se tient à l'extrême bord du quai, rompant presque son équilibre, mais elle semble savoir ce qu'elle fait, savoir que rien ne peut dépasser des wagons quand le RER arrivera enfin en gare. Les gens s'observent, se regardent, c'est une phase importante, chacun jaugeant les capacités physiques, et surtout le mental, la motivation de leurs adversaires. Seulement quelques personnes gagneront cette manche, tout le monde le sait, la tension est palpable, et la scène dure. En effet, le RER est annoncé dans deux minutes. Le drame se noue, les joueurs piaffent sur leur ligne de départ, les escarpins, les baskets, grattent le sol nerveusement, les doigts s'entortillent autour des cheveux, à moins que ce ne soit l'inverse. D'autres jouent l'indifférence, plongés dans un gratuit, ou dans le dernier livre à la mode, Harry, Amélie... Et soudain, le top est donné dans un gigantesque crissement de freins.

Le résultat est apocalyptique, les remplaçants sortent du terrain, les corps s'entrechoquant devant les portes, les mains rencontrant des épaules, les épaules rencontrant des têtes ! Doués, il y a déjà des gens qui ont gagné leur place au Soleil, mais sûrement pas sur un strapontin, le RER est arrivé déjà plein, et pour une personne qui en descend, trois y montent ! Ceux qui s'étaient placés en retrait commencent à s'agglutiner sur les autres qui tentent encore de rentrer. Ca pousse, ça tire, ça crie, la sueur coule sur les fronts, personne ne veut céder.

La sonnerie annonçant la fermeture des portes résonne tel le glas dans la station. C'est l'arbitre qui siffle la fin du match, officiellement, mais officieusement, c'est le début des arrêts de jeu. Les joueurs se font plus vindicatifs, plus violents aussi, des coups s'échangent, des regards haineux, des "Moi j'travaille", des "Ne poussez pas". Les avertissements étaient pourtant clairs. "Ne tentez pas de monter dans la rame alors que le signal sonore est en fonction". Ces quelques instants sont le plus courts, mais aussi les plus intenses de cette rencontre au sommet entre l'internationale des "Cadres dynamique du quartier de La Défense", et les "Débonnaires employés des compagnies assez riches pour se payer des bureaux Ailleurs". Les portes commencent à se fermer, certains sont toujours sur le quai. Une femme semble en larmes, je remarque ma collègue, le visage pourtant habituellement harmonieux déformé par la compression contre la vitre de la porte. Le RER s'éloigne, des pans de manteaux dépassant régulièrement des portes, un sac à main...

Assis sur le banc, je regarde s'éloigner la rame, avec le sentiment déçu du remplaçant que l'entraîneur n'a pas voulu faire jouer, parce que "Je le sentais pas assez motivé et combattif, le petit gars". Et il a fichtrement raison, l'entraîneur, aller me battre pour un mètre cinquante d'espace d'air saturé, je n'en ai pas envie. Et vous ?

Merci, et à la prochaine fois.

Humeur: Calme

 
 

Jour : Vendredi.
Heure : 19h45.
Bande originale : All Saints – Pure Shores.
Trajet : de Boulogne “Rhin et Danube” à La Motte-Picquet Grenelle.

Préambule : Pas de RER, ni hier, ni aujourd'hui. Et rien à vous raconter. Je marche, dans la rue, à Boulogne, me demandant réellement ce que j'allais pouvoir vous mettre sous la dent pour la quatrième chronique. Si je ne prends pas les transports en commun, elle devient vide de sens, puisque j'ai pris le parti de vous donner du vécu.

D'habitude, je prends plutôt les grèves avec philosophie, mais là, pour de multiples raisons que je ne vais pas étaler ici, celle-ci m'a énervé, et surtout gêné au plus haut point. Mais là n'est vraiment pas le propos, je ne souhaite pas ici ouvrir le débat sur les grèves, bonnes, mauvaises, de toute façon, c'est comme les cyclones, on y peut rien. Je crapahutais donc dans la province profonde, au-delà des Maréchaux, à la recherche d'un moyen qui me permettrait de regagner mes pénates sans utiliser les transports, ni un taxi à 15 euros comme la veille, et qui me procurerait quelque croustillante anecdote à vous raconter. Et donc, plongé dans mes réflexions, et trouvant quand même que les midinettes en vélib' rendaient cette grève visuellement agréable, je vis devant moi la bouche béante d'une station de métro de la ligne dix, qui a pour unique but de me ramener chez moi. Surpris par cette impromptue rencontre, et agréablement charmé par le design année 50 de l'entrée, je décide de tout de même aller y jeter un œil.

Je descends l'escalier, guettant le rideau de fer qui devrait indiquer la fermeture de la station, qui dénote par son absence. Miracle ! Hallelujah ! La ligne est ouverte, tout comme les tourniquets. Le métro gratuit ? Anguille sous roche, le trafic doit toujours être horriblement perturbé. Je descends néanmoins les escaliers qui vont vers les quais. A ma gauche, la route vers le terminus, à ma droite, le ticket pour Paris. Et l'enfer sur terre. Après quelques longues minutes plongées dans le déchiffrage d'un des livres de Dantec, la rame, triomphante, vide, un conducteur et son acolyte nous regardant depuis la cabine avec force sourire, passe, ralentit, le conducteur, tel le messie après un prêche particulièrement réussi, nous salue. Et là, en vérité, je vous le dis (comme aurait-dit le petit Jésus), la rame ne s'arrête pas. Oui, vous avez bien lu, ce comique de première, ce Dany Boon du sud-ouest parisien, que dis-je, ce Popeck des temps modernes, après force sourires et grands gestes, a suscité en nous l'espoir de rentrer en nos demeures, pour le détruire l'instant d'après à la faveur d'un simple quart de tour sur sa manette d'accélération.

[Le saligaud !]

Certains mériteraient, outre le changement de leur régime de retraite, des claques. Bref. L'instant passe, après une volubile bordée d'injures lancée par la populace de Boulogne (très prolétaire, la populace, d'ailleurs, hein). Et là, quelques minutes plus tard, une autre rame rentre sur le quai. Cette fois, elle n'est pas saluée par le tumulte heureux de la foule, qui a vite appris qu'il ne faut pas se réjouir trop vite. Mais pourtant, ce sera celle-ci notre salut. Elle s'arrête. Les portes s'ouvrent, comme dans un rêve, personne ne descend, mais l'ensemble de la foule réussit à s'introduire dans le train. Je partage mon mètre carré d'espace vital avec une jolie blonde, une brune un peu ordinaire, mais vêtue d'un tailleur qui doit couter mon salaire des trois dernier mois qui met en valeur sa silhouette, une étudiante en sweater, brune également, mais les cheveux courts, et un asiatique en costume-cravate. Oui, nous sommes cinq à nous partager un mètre carré d'espace tous avec un sac, et la barre au milieu prenant également sa dime. Autant vous dire que nous nous retrouvons plutôt à l'aise sur cette partie du trajet, contrairement à certains soirs sur d'autres lignes, avec pourtant un trafic normal. Mais cette agréable situation ne dure pas. Bien au contraire, dès la station suivante, le nombre de personne double dans la rame, et je me retrouve écrasé contre mes compagnons de mètre carré, désormais réduit à peau de chagrin. Nous avons été, tel le maul français, écrasés contre notre ligne de touche, et sommes désormais forcé à un contact physique forcé, ce qui s'apparente moins à une douce caresse qu'à un plaquage sud-africain, pour continuer dans la métaphore sportive.

Je suis sur qu'à l'aide de statistiques et de mesures moyennes, nous pourrions savoir exactement à combien on peut rentrer, en se serrant, dans un wagon de métro, mais là, c'est empiriquement que nous avions les résultats. Plus de monde aurait fait exploser les portes. J'en suis sur. Bref, imaginez ma déception d'être collé/serré avec ces trois jeunes filles, habile placement pour ne pas rentrer en contact avec l'autre homme du mètre devenu trente centimètres carré, et de me sentir pourtant violer dans mon droit le plus strict à ne pas partager ma sphère d'intimité avec des inconnues, aussi avenantes soient-elles. Nous avons continué notre trajet, bon an, mal an, toujours agglutinés les uns aux autres. Ça a duré presque une demi-heure de silence gêné. Mais alors que je me frayai un chemin à coup d'épaule pour sortir, ouvrant du même coup un chemin pour la brunette en tailleur, elle m'a souri. Alors, finalement, les grèves, ça a du bon.

Merci, et à la prochaine fois, où nous découvrirons ensemble une galerie de portraits choisis.

Humeur: Calme
Tags: RER

 
 

Jour : Lundi.
Heure : 18h30.
Bande originale : K's Choice - Not an addict, couvert par un violon.
Trajet : de Saint-Germain en Laye à Dupleix.

Préambule : La semaine dernière, c'est à une scène pleine de dégoulinants bons sentiments à laquelle nous avons assisté. Mais, comme l'ont fait remarquer plusieurs personnes, ce sont plus souvent de déprimants hommages à la décadence de notre société que de vibrantes diatribes à la gloire de la tolérance que nous croisons quotidiennement. Et parmi ces choses qui ne devraient pourtant pas avoir leur place, se trouve la mendicité. Ne ne vous méprenez pas. Je ne cherche pas ici à vous servir un discours maintes fois rabâché, mais juste une fois de plus à vous narrer une anecdote.

Nous sommes donc dans le RER, mais dans le sens du retour vers Paris ou le sud-est parisien. Les sièges sont loin d'être tous occupés, à cette heure de la soirée, le gros des travailleurs est déjà rentré dans son home sweet home, et commence à écluser des Kro en regardant le football à la télévision, ou à boire du chardonnay en regardant Arté, selon ses orientations politiques. Je suis, pour ma part, fourbu, après une journée passée à faire semblant de suivre en réunion, jouant au Yathzee tout en simulant la prise de note sur le palm. Enfin, bref, revenons à nos moutons. Les portes s'ouvrent d'un bout à l'autre de la rame, sur le quai de la gare de Rueil.

A l'avant du train, François, 43 ans, sans domicile fixe depuis 6 mois, vend des exemplaires d'un journal pour sustenter lui et sa fille de 7 mois, abandonné par le système, il exprime le fait que c'est quand même mieux de vendre un journal que de faire la manche, puisque là il nous donne quelque chose en échange de notre argent. Mais il accepte aussi les dons et les tickets-repas. Son discours semble bien rodé, je le croise depuis plusieurs années sur diverses lignes, c'est notre champion de cette soirée. Environ un mètre quatre-vingt cinq pour 90 kilos, il présente bien dans un polo vert arborant le sigle Lacoste, et un jean Levis.

A l'arrière, le challenger. Son nom nous est inconnu, puisqu'il ne se présente pas. Il ne prends d'ailleurs même pas la peine de regarder les gens lorsqu'il entre dans le wagon, dédaignant ceux qui se sont mis au centre de l'espace pour “descendre à la prochaine”, les repoussant limite dans les cordes pour installer son ampli 45 Watt Marshall, relié à un violon hors-d'age et à un radio-cassette. Il annonce “En avant la moussique”. Jeune, environ un mètre soixante dix pour soixante-cinq kilos, il porte un jogging nike usé, et le sweater associé, probablement blanc lors de son achat.

[Soudain, c'est le drame.]

Le challenger commence à jouer AVANT que François n'aie fini son speech. Outré, celui-ci stoppe son discours alors qu'il se préparait à accepter les tickets repas. Il porte son regard loin vers le fond de la rame, là d'où vient l'entêtante musique, une douteuse reprise d'un tube des années 30, le “Temps du muguet”. François plisse les yeux, et enfourne dans sa besace les journaux qu'il tient en main. A l'autre bout, le jeune violoniste détourne un instant ses yeux du sol, pour river ses yeux dans les yeux de François. Ils plissent, l'un comme l'autre, les écoutilles. La phase d'observation commence. Le violoniste pourrait à cet instant nous jouer la bande originale d'”Il était une fois dans l'Ouest”. Le temps semble suspendre son vol, dans la rame, comme si les spectateurs de la scène, tel ceux d'un film, savait exactement comment les standards du cinéma allait donner forme à cette scène. François fait un pas vers le violoniste, qui suspend le temps d'un instant son archet. Un autre pas, écartant au passage, un voyageur bedonnant innocent, qui vacille et va s'installer sur les genoux cagneux d'une octogénaire. La musique s'arrête, K's Choice résonne de nouveau dans mes oreilles, au moment où François passe devant mon siège. Je devrais tenter de l'arrêter, ayant également deviné jusqu'où cela allait nous mener, vers l'inévitable violence. L'artiste range son violon, tandis que les pas de François de plus en plus rapides l'amènent bientôt à proximité. De plus en plus énervé, le vendeur de journaux semble animé par la rage froide des gens dans leur droit. Il s'approche du violoniste, et lui assène, sans autres explications qu'une insulte à caractère xénophobe, son poing dans la figure. L'arcade sourcilière de notre challenger explose sous l'impact, éclaboussant les frusques de François, qui s'énerve encore plus, si cela est possible, et commence à littéralement rouer de coup le violoniste maintenant mal en point. Dans la rame, c'est la stupeur et la passivité qui règnent en maitres absolus. Plusieurs longues secondes se passent avant que des voyageurs proches s'agglutinent autour des combattants, pour les séparer. Les tentatives de coups continuent, malgré le mètre qui sépare désormais les adversaires. La scène semble durer une éternité. Depuis l'autre bout de la rame, j'assiste, incrédule, à la scène. Une femme à côté de moi a pris les devant, et cherche à téléphoner à la police avec son téléphone portable “LG Prada”.

Arrivé à Nanterre, une ou deux minutes plus tard, les équipes de sécurité de la RATP attendent nos deux protagonistes sur le quai, et entrainent sans ménagement les deux hommes vers leur destin. Ceux-là auront au moins une nuit au chaud, dans un poste de police. Triste moralité.

Merci, et à la prochaine fois, où nous découvrirons que les grèves ont parfois de bons côtés.

Humeur: Calme