Chronique d'un RER ordinaire - partie 2
Jour : Vendredi.
Heure : 08h35.
Trajet : de Dupleix à Saint-Germain en Laye.
Bande originale : Eric Clapton, Tears in heaven.
Préambule : Bonjour à tous, pour cette nouvelle chronique, je ne vous parlerai plus de moi puisque nous avons fait les présentations la semaine dernière, et qu'il n'y a pas à mon sens matière à pousser plus en avant le sujet. Aujourd'hui encore, je vais donc de nouveau vous narrer une scène volée dans les transports en commun, modernes arènes de gladiateurs, mais aussi de verbeux cicerons du métropolitain.
[En avant pour l'aventure]
Protagonistes : C'est l'un d'entre eux dont il sera question, la petite trentaine, sapé comme les rappeurs américains, bling-bling sur sweater à capuche, issu d'un heureux métissage lui ayant légué une très jolie peau couleur caramel. Elle, par contre, a perdu au jeu du brassage génétique. Blafarde sous les néons, elle a des grands yeux qui ne rétablissent pas l'harmonie d'un visage dont les lignes sont brisées par un long nez pointu. Pourtant, elle a su plaire, et ne peut plus le cacher bien qu'elle porte de très amples vêtements de grossesse bariolés.
La scène : Il est assis, à un carré, comme à l'habitude le RER est surpeuplé ce matin-là. Elle, dont le ventre proéminent surplombe les genoux de bling-bling, se tient debout, les phalanges blanchies de serrer de plus en plus fort la barre de métal au-dessus des sièges.
Lui, se levant : Asseyez-vous, madame, vous semblez en avoir plus besoin que moi !
Elle, tente de reculer d'un pas, bloquée par les gens dans son dos : C'est à dire, que non, que vous ne devriez pas vous embêter !
Lui, posant sa main sur l'épaule de la jeune femme : Voyons, vous me paraissez enceinte jusqu'au yeux !
Elle, panique quand la main format néo-zélandais entre en contact avec elle : Euh ... Ses yeux commencent à papillonner, elle semble au bord des larmes.
Lui : Allez, vous êtes grosse comme si vous attendiez des plé-tri !
Elle, à mi-voix : Non, ce sont des jumeaux ...
Lui, il l'entraine délicatement vers le siège : J'ai des principes, moi... On nous voit toujours comme des criminels, mais non seulement nous sommes des gens comme les autres, mais l'opprobre décidée par les bien-pensants, nous pousse dans deux directions : soit d'une part, effectivement, vers la criminalité, la marge appelant la marge, soit d'autre part vers ce que la société a de plus vertueux, que ce soit l'obsolète courtoisie, ou l'obséquieux respect, des anciens, des femmes, des autres. Voyez, madame, comme il est dommage que vos absurdes préjugés vous empêchent d'apprécier ce geste, qui se veut un minimum à votre égard, ces places, rappelons-le, étant reservé aux femmes enceintes et autres invalides de guerre. Donc, je vous en prie, je vous en conjure, installez-vous !
Elle, alors que le métro ralentit : C'est que ... Je descends à la prochaine ... Merci.
Elle se lève, se dirige vers le quai de Rueil, et fait un signe de la main au jeune métis, un sincère au-revoir.
Je quitte le wagon quelques stations plus tard, aussi enchanté que dégouté.
Merci, et à la prochaine fois, où l'on découvrira que la mendicité fait l'objet d'une lutte aussi âpre que peut l'être celle pour le contrôle des puits de pétrole en Irak.
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